Françoise Tomeno
1er juillet 2012
C’était il y a quelques années. J’étais allée, suite à des recherches familiales, dans la ville où avaient habité et travaillé un oncle et un cousin de mon père, arrêtés le 20 mai 1942, emmenés au camp d'internement de Royallieu à Compiègne, puis déportés le 6 juillet de la même année à Auschwitz Birkenau, d’où ils n’étaient jamais revenus.
Je prenais des photos du lieu où ils avaient été arrêtés, leur lieu de travail, un salon de coiffure. J’avais été surprise en constatant qu’à cette adresse il y avait toujours le salon de coiffure. Après avoir pris quelques photos depuis l’autre côté de la rue, voyant que cela intriguait les personnes qui se trouvaient dans le salon, je suis entrée pour expliquer ce que je faisais là. La patronne me dit alors : « J’ai coiffé votre grand-tante il y a quelques jours ». Surprise pour moi, ma grand-tante était décédée depuis bien longtemps, et aurait dépassé très largement la centaine d’années. Je lui explique que c’est impossible. Elle me dit que, pourtant, la très vieille dame à laquelle elle pense s’est présentée, avec beaucoup d’émotion, comme la femme d’un coiffeur qui travaillait dans ce salon, qui avait été arrêté, déporté à Auschwitz, et qui n’en était jamais revenu. Cette dame avait précisé qu’elle-même travaillait à l’étage.
Très intriguée, je fais un rapide calcul, et je fais l’hypothèse que cette vieille dame d’environ 80 ans était peut-être la fiancée du cousin de mon père, fiancée dont l’histoire familiale mentionnait l’existence. Le cousin de mon père avait été arrêté deux jours après avoir fêté ses vingt ans.
Je demande alors à la patronne si je peux lui laisser mes coordonnées, afin qu’elle puisse, lorsque cette vieille dame reviendrait, lui faire part du fait que je souhaitais, si elle le voulait bien, la rencontrer. J’avais dans l’idée que je pourrais lui transmettre le fruit de mes recherches. Que savait-elle du motif de la déportation de son amoureux ? Que savait-elle de son décès ? Ma famille elle-même avait été, jusqu’il y a peu, dans l’ignorance, et c’est ce qui m’avait conduite à prendre contact avec les Archives en Allemagne, et à aller consulter les dossiers de mon grand – oncle et de son fils aux Archives de Caen.
La patronne me dit qu’elle ne sait pas si elle reverra cette dame, qui n’était venue que deux fois, qui n’avait parlé de la disparition de son homme que la deuxième fois. Et puis cette dame était très âgée.
Je repars avec l’espoir que je pourrai tout de même la rencontrer. Je sens monter en moi, pour cette femme, un immense respect, et beaucoup d’émotion. Quelle belle rencontre elle avait dû avoir avec mon grand – cousin pour venir ainsi, plus de soixante années après, évoquer son souvenir auprès de celle qui avait repris le salon récemment.
Je n’ai jamais eu de nouvelles de cette vieille dame. Elle n’est jamais revenue dans le salon de coiffure. Avait-elle accompli ce qu’elle devait à la mémoire de son homme ? Était-elle venue, par ce geste, témoigner de son attachement à cet homme, et d’une émotion toujours présente à l’évocation de son souvenir ?
Je n’ai jamais pu lui dire que son homme, et le père de celui-ci, avaient aidé des Français, faits prisonniers par les nazis, à s’échapper d’un camp d’internement, et à passer en zone libre. Je n’ai jamais pu lui dire qu’ils étaient tous deux morts très peu de temps après leur arrivée au camp de Birkenau, malades l’un et l’autre. Je n’ai jamais pu lui faire part des témoignages de leurs compagnons de déportation rentrés du camp. Je n’ai jamais pu….
Mais quel hasard l’avait fait venir au salon de coiffure quelques jours avant mon passage, rendant possible que j’apprenne son existence, sa fidélité à la mémoire de celui qui avait été son amoureux ?
Madame, j’ai pour vous un profond respect. Je remercie le hasard de m’avoir offert cette luciole de votre vie, et je suis heureuse de la publier ici.